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1600 mètres carrés. Et une question.

21 mai
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

J'ai travaillé le mois dernier dans une maison de près de 1600 mètres carrés.

Sur trois hectares. Avec une écurie. Un manège. Une vingtaine de chevaux. Douze chambres. Deux bureaux. Des bornes d'arcade dans une pièce dédiée. Un piano à queue et une batterie à l'étage. Une cuisine haut de gamme dont je n'ai pas reconnu la moitié des appareils.

Le propriétaire n'était pas là. Un entrepreneur qui a bâti l'un de ces groupes internationaux dont nous lisons parfois le nom dans les pages économiques sans très bien comprendre ce qu'ils font. Investisseur. Très riche. Richissime, pour reprendre le mot que ma génération hésite encore à utiliser.

Je ne lui ai pas parlé. Je n'ai vu de lui que les traces : les objets, les espaces, les choix, les photos de famille sur le mur de près de 6 m de haut face à l'escalier.

Et au bout d'une heure, une question s'est installée dans ma tête. Elle n'est plus partie depuis.

Que se passe-t-il dans la psyché humaine quand nous possédons autant ?

L'envie et le vertige ne s'excluent pas

Je dois commencer par cette honnêteté.

J'ai eu envie. Pas de manière vulgaire ou rapide - mais cette envie sourde, sensorielle, qui prend le corps avant de prendre la pensée. La beauté du lieu. L'espace. Le silence. La possibilité, infinie, de faire ce que l'on souhaite sans avoir à se demander combien cela coûte.

Et en même temps, un vertige. Un malaise diffus que je n'arrivais pas à nommer. Comme si quelque chose en moi reculait pendant qu'autre chose avançait.

Ce n'était pas du jugement moral. Je ne suis pas en train de vous expliquer que la richesse, c'est mal. Ce serait facile et faux.

C'était autre chose. Une dissonance. Le sentiment d'être au contact de quelque chose qui dépasse mes repères - et qui, en même temps, m'attire.

L'argent réduit l'empathie. Les chiffres le prouvent.

Paul Piff est chercheur à l'université de Berkeley. Il étudie depuis quinze ans l'effet de la richesse sur le comportement humain. Ses résultats sont dérangeants - et solides.

Plus une personne grimpe dans l'échelle des revenus, plus elle a tendance à se considérer comme méritante, à juger les pauvres comme responsables de leur situation, à mentir en négociation, à conduire dangereusement, à ignorer les piétons.

Son expérience la plus connue : un Monopoly truqué où l'un des joueurs reçoit deux fois plus d'argent au départ et lance deux dés au lieu d'un. Au bout de quinze minutes, le joueur "riche" se comporte différemment. Il prend plus de place à table. Il mange plus de bretzels. Il commente la progression de l'autre joueur avec une condescendance qu'il n'avait pas au début.

Et quand le chercheur lui demande pourquoi il a gagné, il l'attribue à sa stratégie. Jamais aux dés.

Ce ne sont pas des monstres. Ce sont des étudiants ordinaires. La situation, en quinze minutes, a modifié leur comportement.

Je n'ose pas imaginer ce qu'elle fait en vingt-cinq ans.

Pour preuve dans un tiroir d'une des salles de bain de cette gigantesque maison, un t-shirt qui fait la couverture de l'article : « Taxez les pauvres ».

Ce n'est pas la richesse. C'est l'attachement.

Marc Aurèle, dans ses Pensées, revient sans cesse sur la même idée : ce n'est pas la chose qui nous trouble - c'est notre rapport à la chose. Les biens extérieurs n'ont pas de valeur en eux-mêmes. C'est notre jugement qui leur en donne.

Ce qui change tout, ce n'est pas d'avoir. C'est d'être possédé par ce que nous avons.

Le stoïcien ne renonce pas à la richesse. Il la traverse sans s'y attacher. Il sait qu'elle peut partir, que les circonstances peuvent tout reprendre, et qu'aucun bien ne le constitue. La maison est belle ? Tant mieux. Elle disparaît demain ? Tant pis.

C'est facile à dire. Et terriblement difficile à pratiquer.

Surtout - et c'est là toute la question - quand les sommes deviennent telles qu'elles font perdre tout repère avec la vie ordinaire. Quand le prix d'une chose ne signifie plus rien, parce que tous les prix sont accessibles. Quand le sentiment de manque, qui est notre boussole humaine la plus fiable, s'éteint pour de bon (au niveau matériel, entendons-nous bien).

L'argent révèle. Il n'invente rien.

Je crois depuis longtemps que l'argent ne fait pas les gens. Il les révèle.

Quelqu'un de généreux qui devient riche devient-il plus généreux ? Quelqu'un d'anxieux devient-il plus anxieux ? Quelqu'un d'isolé s'isolera-t-il davantage ?

L'argent est un amplificateur. Pas un transformateur.

C'est ce que je crois et que je croyais mordicus avant cette journée.

Parce qu'en sortant de cette maison, je me suis dit : et si, à un certain seuil, l'amplification devenait elle-même une transformation ? Si, à force d'être amplifié, ce qui était simplement présent en nous devenait toute notre identité ?

Le généreux qui devient milliardaire n'est-il pas, à un moment, défini par cette générosité au point qu'elle ne lui appartient plus vraiment ? L'anxieux n'est-il pas, à un moment, prisonnier d'une anxiété démultipliée par les enjeux ? L'isolé n'est-il pas, à un moment, condamné à un isolement qui ne se choisit plus ?

L'argent révèle. Et puis, peut-être, à partir d'un seuil, il fige ce qu'il a révélé.

Mais alors - il révèlerait quoi en moi ?

Voilà ma question, en revenant en voiture vers la gare qui allait me ramener de Suisse à Paris.

Je suis très loin de ce niveau de richesse. Je suis bien mal placé pour parler de ce qu'elle fait à la psyché humaine - je n'en ai jamais fait l'expérience.

Mais peut-être que c'est la bonne place pour poser la question.

Parce qu'en réalité, elle ne porte pas sur lui - cet entrepreneur dont je n'ai croisé que les traces. Elle porte sur moi.

Si demain la "chance" ou le travail me mettait dans cette position - quel "moi" l'argent révèlerait-il ? Et serait vraiment une "chance" ?

L'enfant qui a manqué et qui voudrait combler ? Le père qui s'achèterait du temps avec ses enfants ? Peut-être.

Mais aussi celui qui s'isolerait sans s'en rendre compte. Celui qui prendrait ses distances avec les gens qui ne "suivent plus". Celui qui perdrait pied, lentement, parce que plus rien ne résiste. Celui qui ne respecterait plus ses propres valeurs.

Je ne sais pas. Je me demande sincèrement. Car il serait trop facile de dire que je sais.

Et c'est peut-être pour cela qu'il me reste un peu de chemin à faire avant d'avoir besoin de cette réponse. Et peut être que jamais je ne m'approcherai même d'un tel niveau qui pourra me permettre de comprendre ce que cela peut faire. (Sauf à gagner à l'Euromillion... J'ai encore perdu 4€ la semaine dernière).

Quand j'ai quitté la maison, le portail s'est refermé derrière moi avec ce bruit feutré, civilisé, des choses très chères qui ne font aucun bruit.

J'ai roulé jusqu'à la gare. Je suis rentré à Paris.

Et la question m'a suivi tout le trajet. Pas celle que je posais en arrivant - "que fait l'argent à quelqu'un d'autre ?" - mais celle que je n'avais pas perçue jusque-là.

Qui serais-je, moi, s'il venait à ce point ?

 
 
 

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