Diriger une IA : est-ce un travail créatif, ou pas ?
Ce que l'affaire Thélyson Orélien révèle sur nos jugements express - et sur le travail derrière l'IA.
Le 21 septembre, Thélyson Orélien remporte le Prix du roman Fnac pour "C'était ça ou mourir". Le jour même, un compte anonyme l'accuse d'avoir fait écrire son roman par une intelligence artificielle. Quatre jours plus tard, l'Académie Goncourt retire le livre de sa sélection - pas celle du Fnac, la sienne - en évoquant du plagiat dans d'anciens textes et des analyses suggérant un usage massif de l'IA.
Je n'ai pas lu ce roman. Je le précise tout de suite, parce que ce qui va suivre pourrait laisser croire le contraire.
Ce que j'ai lu, en revanche, c'est un post de @Céline Mas ici même, sur LinkedIn. Une réflexion en plusieurs points, posée, qui refuse justement la facilité du jugement binaire dans laquelle je vois beaucoup se précipiter. Elle pointe plusieurs paradoxes : condamner un écrivain à l'aide d'une IA qui elle-même se nourrit de milliers de livres publiés sans toujours les citer ; le fait que des plumes humaines existent depuis toujours sans que le lecteur en soit averti ; et - c'est celui qui m'a arrêté le plus longtemps - que si Orélien a vraiment utilisé l'IA, il l'a fait remarquablement bien. Composer un roman avec des péripéties, un rythme, des personnages qui tiennent la route : ça ne sort pas d'un prompt rapide.
Je lui ai répondu, dans les commentaires. Et en écrivant, une anecdote m'est revenue - un échange que j'ai eu un jour avec un ami cinéaste, à propos de grands films tournés dans des conditions atroces pour les équipes de tournage. Et pourtant : le film reste dans l'histoire. Son tournage, lui, s'oublie.
C'est cette phrase qui a fini par déclencher cet article. Pas l'affaire elle-même. La question qu'elle pose sans le dire : qu'est-ce que nous choisissons de retenir d'une œuvre ?
Le jugement va plus vite que les faits.
Le Prix Fnac, Orélien l'a gardé. En revanche, le Goncourt a écarté le livre de sa propre sélection, quatre jours plus tard, pour deux raisons distinctes : du plagiat repéré dans d'anciens textes de l'auteur, et des analyses suggérant un usage massif de l'IA dans le roman primé.
Deux institutions, deux décisions différentes, à des jours d'écart. Et pourtant, les réactions immédiates sur les réseaux ont été, comme souvent, virulentes et binaires - comme si tout se résumait à un seul verdict.
Je ne dis pas que les faits sont anodins. Le plagiat, s'il est avéré, ne l'est pas. Mais la vitesse à laquelle une accusation devient un verdict, puis un fait établi, puis une identité qui colle à la peau - m'inquiète davantage que l'affaire elle-même.
Les plumes ont toujours existé. À la main, pour quelques-uns.
Céline Mas le rappelle avec justesse dans son post : des auteurs se sont toujours appuyés sur des plumes humaines pour écrire, sans que leurs lecteurs en soient avertis. Ce n'est un secret que pour ceux qui ne se sont jamais intéressés à la question.
Le cas le plus documenté est aussi le plus célèbre. Entre 1844 et 1851, Auguste Maquet coécrit avec Alexandre Dumas dix-sept romans - "Les Trois Mousquetaires", "Le Comte de Monte-Cristo" parmi eux. Quand la pratique est révélée publiquement, c'est de cette affaire précise qu'est né le terme "nègre littéraire". Maquet finira par obtenir 25 % des droits devant un tribunal, en 1858 - jamais la co-signature. Les romans restent signés Dumas seul.
Il fallait, déjà à l'époque, un collaborateur réel. À convaincre, à payer, à qui refuser ensuite la reconnaissance - au point que Maquet est allé au tribunal pour sa part. Ce qui devient accessible avec l'IA, ce n'est pas la nature du geste. C'est de ne plus avoir besoin de personne à convaincre, à payer, ou à qui refuser quoi que ce soit.
L'IA ne change pas la nature du geste. Elle le rend accessible à tous, à l'infini.
C'est la même bascule pour le plagiat, qui n'a évidemment pas attendu l'IA pour exister - mais que l'IA révèle aujourd'hui à une échelle planétaire, inédite. Et c'est un vrai sujet, pas une figure de style : la masse de ce sur quoi ces modèles s'entraînent, et la manière dont ils la digèrent, mérite une vraie attention - pas d'être agitée comme un épouvantail entre deux paragraphes.
Voici pourtant le paradoxe qui m'occupe depuis que j'y pense : nourrie d'assez d'œuvres, une IA ne devrait plus copier - elle devrait diluer, produire une soupe tellement large qu'elle en deviendrait insipide, sans source identifiable. Si elle recrache au contraire des passages entiers, des thèses sans les citer, ce n'est pas la machine qui a échoué. C'est celui qui la dirige qui l'a mal fait. Le même vieux problème humain - le plagiat - juste déplacé sur les épaules de qui guide l'outil plutôt que sur celles de qui tenait le stylo.
Et il y a une ironie, dans cette affaire, que je ne peux pas laisser passer : ce sont des analyses, probablement produites par une IA, qui ont jugé qu'un texte avait probablement été écrit par une IA. Nous avons délégué à la machine le soin de trancher ce qui, chez l'humain, relève encore du jugement.
Un prompt n'écrit rien. Un geste, si.
J'utilise l'intelligence artificielle. Pour mes articles, pour mes programmes de formation. Je ne m'en cache pas, et je ne vais pas commencer maintenant.
Mais je veux dire une chose clairement, parce que c'est là que le débat autour d'Orélien se trompe le plus souvent : personne n'obtient un roman fini, ou un article qui lui ressemble, en tapant une phrase dans une fenêtre de dialogue. Diriger une IA vers un résultat qui tienne debout - avec du rythme, des personnages, une cohérence sur des centaines de pages, ou simplement une idée qui me ressemble sur mille cinq cent mots - ça demande du temps. Des allers-retours. Parfois quelques heures. Des versions jetées. Un "jumeau numérique", pour reprendre l'image de Céline Mas, n'est jamais que l'esprit de l'auteur matérialisé par le guidage qu'il impose à la machine.
Et ce que chacun y met se ressent, à l'arrivée. Une direction faite sans exigence, sans relecture, sans rien à défendre derrière - ça se sent, et ça donne un résultat sans grand intérêt. Une direction faite avec du soin, une vision claire, une vraie relecture - ça peut donner quelque chose qui touche vraiment celui qui le reçoit, lecteur ou spectateur. Ce n'est pas l'outil qui fait la différence. C'est ce que celui qui le tient a à dire, et l'exigence qu'il met à le faire dire correctement.
Camus. Et le lecteur, lui ?
Camus écrivait, dans "Le Mythe de Sisyphe" : "Créer, c'est vivre deux fois." Il ajoutait que la création est l'école la plus efficace de patience et de lucidité - le témoignage de la seule dignité qui nous reste face à l'absurde : la persévérance dans un effort tenu pour stérile.
C'est un point de vue d'auteur. Le mien, quand j'écris. Celui d'Orélien aussi - qu'il ait ou non été aidé par une IA n'y change rien. Mais il y a un autre point de vue à poser à côté : celui du lecteur.
Pour mes formations, je crois sincèrement que ça compte peu. L'IA me fait gagner du temps de préparation ; elle ne change ni ma manière d'animer, ni ce que les participants reçoivent en salle. Là, l'essentiel reste dans la relation, pas dans le support.
Céline Mas, elle, l'a lu comme un texte sur l'empathie. Mais un roman qui touche un lecteur à ce point - qui lui donne envie d'y croire - et si ce lecteur apprend après coup que le texte vient, en grande partie, d'une machine ? Je ne sais pas si ça change ce qu'il a ressenti. Je sais que ça change, souvent, ce qu'il en pense après. Et cette différence-là - entre ce que nous ressentons et ce que nous décidons ensuite d'en penser - mérite mieux qu'un verdict en cinq minutes sur un fil de commentaires.
Son éditeur québécois a suspendu la promotion du livre. Un salon du livre lui a retiré son invitation. Et pourtant, nombre de libraires continuent de le défendre en vitrine, "malgré la polémique". Ça pose une question simple : qu'est-ce qui devrait changer, dans ce qu'un texte nous a fait, le jour où nous apprenons comment il a été écrit ?
Le garde-fou, ce n'est pas une méthode. C'est ma relecture.
Je me suis moi-même posé la question : dois-je assumer publiquement que mes articles passent par l'IA ?
J'en avais déjà parlé, à propos de mes formations, quand l'AI Act européen a rendu la transparence obligatoire pour certains usages. J'y disais une chose que je crois toujours : ne rien cacher n'est pas la même chose qu'être transparent. Et j'écrivais aussi, dans un autre article, que l'IA n'invente rien - elle amplifie ce qui est déjà là. Donnez-lui de la précision, elle amplifie votre précision. Donnez-lui un point de vue, elle accompagnera votre point de vue. Donnez-lui du vide, elle amplifie magnifiquement votre vide.
Mon garde-fou, en définitive, tient en une seule question, que je me pose à chaque relecture, avant de publier : est-ce que ce texte ressemble exactement à ce que j'aurais voulu écrire ? Est-ce que j'assume, mot pour mot, chaque idée qu'il porte ?
Si la réponse est oui, je publie. Si elle ne l'est pas tout à fait, je recommence - ou je laisse tomber. Ce n'est pas une méthode. C'est un jugement, engagé à chaque fois, et qui ne se délègue à personne. Pas même à la machine qui m'a aidé à en poser la première version.
Je termine mon commentaire à Céline par une phrase simple : "la vérité est dans la voie du milieu". Il ne s'agit pas d'oublier la genèse d'une œuvre - ni de la brandir comme une preuve à charge. Il s'agit de savoir ce que nous en avons retenu. Ce qui nous a touchés.
Le film dont mon ami me parlait reste, malgré des conditions de tournage qu'il vaudrait mieux oublier. Le roman d'Orélien raconte la fuite d'un professeur d'histoire haïtien à travers plusieurs frontières, vers un Canada qu'il n'atteindra peut-être jamais. Il continuera d'exister, quelle que soit l'issue de cette affaire, aux côtés d'une question qui compte : que peut-on emporter d'une vie, quand il faut soudain la quitter ?
Et vous, si un texte qui vous a vraiment touché s'avérait avoir été guidé par une IA - qu'est-ce que ça changerait, vraiment, à ce qu'il vous a fait ressentir ?
Cet article est passé par l'IA. Je l'ai relu avec la seule question qui compte : est-ce que j'assume chaque mot ? La réponse est oui.




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