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10 ans. Le début d'un parcours.

28 mai
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

À dix ans, j'ai appris à tout analyser. Je n'ai jamais arrêté.

J'avais dix ans. Il s'est passé des choses dans ma vie d'enfant - des choses que je ne détaillerai pas ici. Disons qu'elles font partie du chemin. Ce que je peux dire, c'est qu'elles étaient imprévisibles. Incompréhensibles. Et qu'à dix ans, quand le monde autour de vous ne fait pas sens, vous faites ce que les enfants font : vous cherchez à comprendre.

Je suis devenu un observateur. De moi. Des autres. Des dynamiques entre les gens. Je passais des heures à décortiquer les situations, à anticiper, à chercher le sens derrière les comportements. Pourquoi cette personne réagit-elle comme ça ? Qu'est-ce qui se passe vraiment sous les mots ? Qu'est-ce que ce regard veut dire ?

Ce n'était pas de la curiosité. C'était de la survie.

Cette capacité, je ne l'ai pas choisie. Je l'ai développée pour ne pas subir.

Le problème avec les mécanismes de survie, c'est que quand ils fonctionnent, nous les adoptons pour de bon. Nous continuons même quand le danger est passé. Nous continuons même quand ce n'est plus nécessaire. Parce que le cerveau n'est pas très bon pour dire "ça m'a sauvé à dix ans et maintenant c'est obsolète".

Cette capacité d'observation et d'analyse ne m'a jamais quitté. Bien au contraire. Avec les années, elle est devenue quasiment obsessionnelle. Dans mes relations, j'analyse, je cherche, je questionne. Toujours ce même réflexe de fond : comprendre ce qui se passe, parce que ce que je ressens est tellement fort qu'il faut trouver une explication.

Et quelque part - je le sais aujourd'hui - c'est ce mécanisme d'enfant qui a tracé le chemin vers le coach, le formateur, même le photographe que je suis devenu. Décortiquer ce qui se passe en l'autre pour créer les conditions où il peut se révéler à lui-même.

Mais entre les deux, il y a eu un prix à payer.

Chercher à tout comprendre peut devenir une façon de ne jamais vivre.

@Marie Robert, cette philosophe qui poste tous les matins une courte note (et que je vous recommande) a cité récemment Boris Cyrulnik dans un passage qui m'a arrêté net : "L'introspection n'est pas toujours un cadeau sans condition. C'est un outil puissant qui peut se retourner contre soi quand il n'est pas accompagné."

J'en ai fait l'expérience.

La sur-analyse, c'est épuisant. Pas de manière spectaculaire - pas d'effondrement, pas de rupture brutale. C'est une fatigue lente, silencieuse. Celle de quelqu'un qui ne sait plus simplement être parce qu'il passe son temps à observer ce qu'il est en train de vivre et ce que les autres autour de lui vivent.

Cette capacité a parfois failli me perdre. Je le dis simplement, sans dramatiser. Il y a une différence entre chercher à comprendre et ne plus pouvoir s'arrêter. Entre l'introspection comme outil et l'introspection comme prison.

Cette prison est douce au début. Elle ressemble à de la profondeur. À de la richesse intérieure. Et puis un jour, vous réalisez que vous tournez en rond dans la même cellule depuis des jours, des mois voire des années - et que vous l'avez construite vous-même, brique par brique, avec vos propres questions.

Ce qui m'a sauvé n'est pas une méthode. C'est une présence.

À dix ans - au plus fort d'une période difficile - ma mère a eu l'intelligence de m'emmener voir une thérapeute. Je manquais de mots pour dire que j'avais besoin d'aide. Mais quelqu'un, dans ma vie d'enfant, a créé l'espace où j'ai pu poser ce que je portais sans m'y noyer.

Puis la vie a repris. Le travail, les études, les voyages. Quinze ans sans accompagnement formel. Et à vingt-cinq ans - rebelotte en face d'un évènement qui m'a secoué - j'ai recommencé. Un autre thérapeute, en face à face. Très gentil. Trop. Pas assez confrontant à mon goût. Mais j'ai beaucoup verbalisé dans cet espace dédié.

Et puis au bout d'un an, un autre. Approche totalement différente, travail de groupe, déversement émotionnel, stages collectifs très intenses. Très "spectaculaires".

Des approches différentes. Mais toujours ce même fil : quelqu'un en face qui crée les conditions pour que je trouve ce que je cherchais désespérément.

Ce n'est pas une méthode. C'est une qualité de présence. Un espace où regarder en soi est normal, encouragé. Un espace où il est possible de le faire en se sentant protégé.

L'introspection seule peut devenir une prison. Accompagnée, elle en devient une opportunité.

Je dis "opportunité" - pas "certitude". Pas l'assurance d'arriver. Mais une éventualité hautement plus probable que dans la solitude du questionnement.

Je crois.

Parce que le travail intérieur seul a un défaut structurel : nous y sommes à la fois le chercheur et l'objet de la recherche. Nous utilisons notre propre regard pour observer notre propre regard. C'est vertigineux. Et souvent, nous ne voyons que ce que nous avons déjà décidé de voir.

L'accompagnement introduit un tiers. Un regard autre. Pas pour nous dire quoi penser - pour nous montrer ce que nous ne pouvons pas voir depuis là où nous sommes.

Je ne parle pas nécessairement d'un thérapeute ou d'un coach, mais je recommande tout de même vivement la tarification de ce genre de relation pour garantir les postures respectives et l'élan thérapeutique. La forme importe néanmoins moins que la qualité : est-ce que cet espace vous permet de vous voir autrement que vous vous voyez d'habitude ?

Si vous avez peur de l'accompagnement - et cette peur est normale, elle dit quelque chose d'important sur ce que vous anticipez - posez-vous une seule question : est-ce que votre introspection solitaire vous a amené là où vous voulez aller ? Est-elle "efficace" en ce sens ?

Rester en questionnement, rester remis en question, c'est rester souple. Disponible. Vivant.

L'enfant de dix ans est toujours là. Il observe. Il questionne. Il cherche à comprendre ce qui se passe sous les mots, derrière les regards, dans les silences.

La différence, c'est que je sens maintenant que c'est loin d'être une faiblesse. C'est ma nature. Et cette nature - cultivée, accompagnée, orientée vers l'autre - est devenue la ressource centrale de tout ce que je fais.

Mais il y a quelque chose que je n'avais pas anticipé : la conviction que ce travail perpétuel est aussi un anti-vieillissement. Pas au sens physique : au sens relationnel.

Rester en questionnement, rester remis en question, c'est rester souple. Disponible. Vivant.

Nous connaissons tous des gens qui, avec l'âge, se sont refermés sur eux-mêmes. Pas par méchanceté - par peur. Peur d'être bousculés, peur de ne plus avoir raison, peur de devoir changer. Alors ils s'accrochent à leurs habitudes, à leurs certitudes, à leur manière de voir le monde. Et peu à peu, ils rétrécissent.

Je ne veux pas rétrécir.

Continuer à chercher est la seule façon que je connaisse pour rester vraiment en vie. Pour rester curieux des autres. Pour ne pas finir dans la chambre d'écho de mes propres convictions.

L'enfant de dix ans ne savait pas encore que son mécanisme de survie deviendrait son chemin. Il savait juste qu'il fallait comprendre. Que chercher à comprendre, c'était surtout essayer de rester debout face à l'incompréhensible.

Il ne savait juste pas encore que personne ne devrait apprendre ça seul.

 
 
 

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