J'utilise l'IA en formation. L'Europe vient de me demander d'en parler.
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Personne ne m'a encore posé la question.
J'utilise l'IA pour concevoir mes formations. Je lui soumets mes idées, mes observations de terrain, mes cas clients anonymisés. Elle me renvoie des angles que je n'avais pas vus. Je retravaille. Je coupe. Je réécris. Je tranche.
Ce que j'obtiens, à la fin, me ressemble. Parce que j'ai mis beaucoup de moi dedans.
Et pourtant, en salle, pas un participant ne m'a jamais demandé :
"Les supports que vous nous avez donnés - vous les avez faits comment ?"
Personne. Jamais.
Ce silence ne m'inquiète pas. Si on me posait la question demain, je répondrais avec plaisir - parce que ma réponse est claire : ce que je fais avec l'IA est au service des participants. Elle me fait gagner du temps de préparation, sans rien enlever à la qualité. Parce que l'essentiel ne se joue pas dans mes supports. Il se joue en salle, dans la relation.
Mais derrière cette question qu'on ne me pose pas, il y en a une autre, plus profonde, qui plane au-dessus de toutes les salles de formation :
Et là, qu'est-ce qui vient de vous ? Et là, qu'est-ce qui vient de la machine ?
Cette question arrive. Et cette fois, c'est l'Europe qui la pose - à tous les formateurs.
L'AI Act - le règlement européen sur l'intelligence artificielle - est entré en vigueur à l'été 2024 et s'applique par étapes. Les premières interdictions, visant les pratiques à risque inacceptable, sont effectives depuis février 2025. Le règlement range l'éducation et la formation professionnelle parmi ses domaines à haut risque (Annexe III) - mais pour des usages bien précis : sélectionner ou orienter des candidats, évaluer des acquis, surveiller un examen. Ces obligations-là, initialement prévues pour août 2026, viennent d'être reportées : l'accord européen du 7 mai 2026 les décale à décembre 2027.
Mon cas à moi - utiliser une IA pour structurer un module, puis tout retravailler - ne relève de toute façon pas de ce régime à haut risque. Il relève d'une exigence plus large et plus simple : la transparence. Informer les personnes quand elles interagissent avec une IA - dès le 2 août 2026. Signaler les contenus générés par une machine - fin 2026. Le calendrier bouge encore ; la direction, elle, ne bougera pas.
Quand vous intégrez un outil d'IA dans votre processus pédagogique, sa nature ne pourra plus rester invisible.
Ce n'est plus seulement une option éthique. Le cadre réglementaire s'installe - et même là où il ne m'oblige pas strictement, il fixe la direction.
J'ai lu les textes. J'ai pesé les mots.
Et une distinction s'est imposée : je n'ai jamais caché mon usage de l'IA - mais je ne l'ai jamais montré non plus. Personne ne me l'a demandé, et je n'ai pas devancé la question.
Ne rien cacher n'est pas la même chose qu'être transparent. Et montrer, ce n'est pas une contrainte - c'est une occasion.
Ce que la loi exige n'est pas ce que je croyais
On imagine souvent la transparence comme un panneau d'avertissement. Une mention légale. Un astérisque en bas de page.
"Ce contenu a été partiellement généré par intelligence artificielle."
Coché. Déposé. Oublié.
Ce n'est pas ça.
Ce que l'AI Act demande, dans sa philosophie profonde, c'est autre chose. C'est de permettre à l'apprenant de comprendre la nature de ce avec quoi il interagit. De rester en capacité de jugement. De ne pas être induit en erreur sur la source de ce qu'il reçoit.
C'est une exigence de relation.
Pas une case.
Et pour un formateur qui travaille sur l'intelligence relationnelle, sur la gestion du stress, sur la prise de parole en situation de tension - le sujet ne se pose pas en termes juridiques. Il se pose en termes humains.
"Qu'est-ce qui vient de toi ?"
Le jour où un participant me posera la question - et il la posera -, il ne me demandera pas un rapport d'activité sur mes outils numériques.
Il me demandera : est-ce que tu es là ?
Est-ce que je suis en présence d'un être humain qui a pensé, choisi, tranché - ou est-ce que j'ai en face de moi une interface polie qui me sert des généralités bien structurées ?
C'est une question ancienne. Elle précède l'IA de plusieurs millénaires.
On la pose aux orateurs. Aux enseignants. Aux thérapeutes. Aux coachs.
Qu'est-ce qui vient de vous, là, maintenant, dans cette salle ?
L'AI Act l'a juste rendue juridiquement incontournable.
La transparence est une posture, pas une mention légale
J'ai appris quelque chose d'important depuis que j'intègre l'IA dans mon travail de formateur.
L'IA n'efface pas ma singularité. Elle la teste.
Si je lui donne ma méthode, mes observations de terrain, ma vision des choses, elle me renvoie des angles que je n'aurais pas forcément trouvés seul - et je les retravaille avec mon jugement, mon expérience, des années à comprendre l'humain par le théâtre, par le coaching, par les neurosciences. Le résultat est profondément mien.
Si je lui donne du vide, elle me renvoie du vide bien structuré.
Ce que je délivre en formation - le rythme d'une séquence, le choix d'une métaphore au bon moment, l'instant où je laisse le silence s'installer parce qu'un participant vient de dire quelque chose d'important sans s'en rendre compte - ça, l'IA ne le fait pas à ma place.
Mais les apprenants n'ont aucune raison de savoir où s'arrête l'outil et où commence le formateur, si je ne le leur dis pas.
Et c'est précisément ce que l'AI Act vient corriger.
Ce que ça change dans ma pratique
Alors j'ai décidé une chose simple, pour chaque module à venir : une transparence explicite sur mon processus de travail, sans attendre qu'on me la demande.
Pas un panneau d'avertissement. Une conversation d'ouverture.
Dire aux participants comment je prépare. Leur expliquer ce que l'IA m'apporte - gagner du temps sur la structure, identifier des angles que je n'aurais pas vus seul, tester la cohérence d'un parcours pédagogique sur six heures, préparer ma fiche d'animation. Et leur expliquer ce qu'elle ne m'apporte pas : le vécu, le discernement, la capacité à lire une salle, la présence.
Montrer la frontière entre l'outil et le formateur.
Je fais le pari que ce qui changera dans la salle, ce ne sera pas de la méfiance. Ce sera l'inverse.
La confiance ne se construit pas en cachant ses outils. Elle se construit en montrant sa manière de les utiliser.
Un médecin qui dit "j'ai relu la littérature récente avant votre rendez-vous" gagne votre confiance. Il ne la perd pas.
Un formateur qui dit "j'ai utilisé l'IA pour structurer ce module, et voilà comment je l'ai retravaillé" fait la même chose.
La conformité n'est pas l'éthique
Je veux dire quelque chose qui va peut-être vous surprendre.
L'AI Act est une bonne loi. Pas parce qu'elle est parfaite - elle ne l'est pas. Parce qu'elle pose une question que la profession aurait dû se poser elle-même.
Quand vous utilisez l'IA pour produire des supports pédagogiques, pour générer des évaluations, pour simuler des scénarios de formation - vous engagez votre responsabilité professionnelle.
Pas parce que la loi le dit.
Parce que des adultes vous ont confié leur développement. Leur temps. Parfois leur évolution de carrière.
La conformité réglementaire, ça protège des sanctions. L'éthique professionnelle, ça protège la relation.
Ce n'est pas la même chose.
Et si vous cherchez à ne cocher que la première case, vous manquez l'essentiel.
Ce que les référentiels ne diront jamais
Je suis certifié Qualiopi. J'ai passé mon audit, j'ai mes indicateurs, je sais ce que le référentiel attend de moi.
À ce jour, le référentiel national qualité pour les formations professionnelles ne mentionne pas explicitement l'usage de l'IA dans ses critères. C'est en cours d'évolution. Les obligations de l'AI Act vont progressivement irriguer les référentiels qualité - ce n'est qu'une question de temps.
Ça viendra.
Mais ce qui ne viendra jamais dans un référentiel, c'est la question silencieuse qui plane dans toutes les salles où un formateur utilise l'IA sans le dire.
Est-ce que tu es là ?
C'est ça, la vraie transparence. Pas la déclaration. La présence.
Un référentiel peut vous demander de cocher la case "information apprenant sur l'usage de l'IA". Il ne peut pas vous demander d'être quelqu'un avec qui il est bon d'être en formation.
C'est votre travail. Pas le sien.
Personne ne m'a encore posé la question.
Quand ça arrivera, je serai content d'y répondre.
Et vous, si un apprenant vous posait cette question demain matin - dans votre salle ou face à votre écran - qu'est-ce qui vient de vous, là, vraiment ? (et est-ce que vous l'auriez formulé avant qu'on vous le demande)




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