L'apprentissage perpétuel ou... la cure de jouvence
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Cette semaine, un client m'a posé une question d'une simplicité désarmante : "Comment est-ce qu'on apprend votre métier ?"
J'ai commencé à répondre. Il y a des formations, bien sûr. Des outils que nous y découvrons, que nous éprouvons d'abord de l'intérieur - sur soi, dans son propre travail - avant de les proposer à quelqu'un d'autre. Certains sont de vrais protocoles, précis, structurés. D'autres sont beaucoup plus intuitifs. Et puis, à un moment, quelque chose d'autre se produit : nous devenons nous-mêmes l'outil, par le jeu du questionnement.
Plus tard, en y repensant, une scène est remontée. Une conversation vieille de plus de vingt-cinq années, dans le métro parisien sur la ligne 10.
"Je ne compte pas m'arrêter maintenant que je commence à comprendre ce que je fais"
Nous sommes entre Cardinal Lemoine et Mabillon - ma station à l'époque. À côté de moi, Raymond Cahn, psychanalyste, qui était aussi mon propriétaire, puisque je logeais dans sa chambre de bonne. Il a près de quatre-vingt-dix ans et soixante-cinq années passées à accompagner des êtres humains.
Je lui pose la question qui vient naturellement face à un homme de cet âge, avec le mélange de respect et de curiosité que je vous laisse imaginer : "Vous comptez vous arrêter un jour ?"
Il me répond, sans une hésitation :
"Non, je ne compte pas m'arrêter maintenant que je commence à comprendre ce que je fais."
Le métro continue de rouler. Moi, je reste avec cette phrase. Mabillon approche et je n'ai plus rien à dire tant cela me fait réfléchir.
Soixante-cinq ans de pratique. Et il commence à comprendre.
Un expert, croyons-nous, est quelqu'un qui a fini d'apprendre
Regardez l'image que nous nous faisons de la maîtrise. Un expert, dans notre imaginaire, est quelqu'un qui sait. Quelqu'un qui a terminé le chemin, qui a rangé ses questions, qui répond vite et juste. Nous attendons de lui des certitudes - c'est même pour cela que nous le consultons.
La phrase de Raymond Cahn dit exactement l'inverse.
Elle dit qu'au bout de soixante-cinq ans, le métier commence à peine à se laisser voir. Elle dit que la compréhension n'est pas un sommet à atteindre, mais un horizon qui se déplace avec nous. Et elle dit autre chose, de plus troublant : cet homme n'était ni las, ni découragé par l'ampleur de ce qui lui restait à comprendre. Il était joyeux. C'était précisément la raison pour laquelle il continuait.
Ce jour-là, je n'ai pas compris tout ce que cette phrase contenait. Elle a fait son chemin - les phrases justes font toujours leur chemin, à leur rythme, sans nous demander notre avis.
Ce métier ne s'apprend pas. Nous le devenons
Alors, comment est-ce que s'apprend le métier d'accompagner ?
Voici ce que j'aurais aimé répondre à mon client. Les formations donnent des cartes. Les outils donnent des prises. Mais aucun outil ne fonctionne tant qu'il reste un outil - un objet sorti de sa boîte, appliqué, puis rangé. Il faut d'abord l'avoir éprouvé de l'intérieur. Avoir senti ce qu'il fait, où il résiste, où il ouvre. C'est la différence entre connaître un chemin et l'avoir marché.
Et puis vient ce moment étrange où l'outil disparaît. Où il n'y a plus de protocole entre la personne et nous. Juste une conversation, une écoute, un questionnement - et quelqu'un en face qui, question après question, se rapproche de quelque chose qu'il portait sans le voir.
À ce moment-là, l'outil, c'est nous. Notre présence, notre regard, notre manière d'accueillir ce qui arrive. Et ça, aucune formation ne le délivre avec un certificat. Ça se construit lentement, dans la pratique, dans l'écart entre ce que nous vivons et ce que vit la personne en face - et dans ce que cet écart nous apprend sur nous-mêmes.
L'intuition n'est pas un don. C'est une culture
Il y a, dans ce métier, des instants que je ne sais toujours pas expliquer.
Un mot est dit. Une épaule s'affaisse imperceptiblement. Un souffle se raccourcit. Et quelque chose en moi sait quelle question poser - avant même que je puisse dire pourquoi. La question arrive, elle touche juste, et la personne s'ouvre sur un territoire qu'aucun de nous deux n'avait prévu de visiter.
Je pourrais appeler ça un mystère et m'arrêter là. Ce serait confortable. Ce serait aussi un peu paresseux.
Parce que cette intuition, je sais d'où elle vient - même si je ne sais pas comment elle opère. Elle vient de l'expérience accumulée : des centaines de conversations, de visages, de silences. Elle vient de la théorie, digérée jusqu'à être oubliée. Et elle vient d'un état - un état de présence et de disponibilité qui ne tombe pas du ciel, qui se travaille, et qui passe aussi par le travail sur soi. Une intuition ne traverse pas quelqu'un d'encombré.
L'instant reste mystérieux. Mais le terrain sur lequel il pousse, lui, se cultive. C'est peut-être ça, apprendre ce métier : cultiver un terrain pour des instants qui ne se commandent pas.
Rester apprenant, c'est rester jeune
Revenons à la joie de Raymond Cahn. C'est elle, je crois, le vrai cadeau de cette conversation.
Parce qu'il y a deux manières d'entendre "l'apprentissage est perpétuel". La première est décourageante : je n'aurai jamais fini. La seconde est une cure de jouvence : il y aura toujours quelque chose à découvrir.
Un homme de 90 ans qui commence à comprendre ce qu'il fait n'est pas un homme en retard. C'est un homme dont la curiosité est intacte. Et la curiosité intacte, je ne connais rien qui garde plus jeune - ni dans ce métier, ni ailleurs. Le jour où nous pensons avoir compris, quelque chose se fige. Le regard se ferme un peu. Nous cessons d'être surpris, donc d'être touchés, donc d'être vraiment là.
J'ai la foi inverse : tant que nous apprenons, quelque chose en nous reste en mouvement. La pratique s'affine avec les années, oui. Mais c'est moins l'accumulation qui me touche que ce qu'elle rend possible : être encore étonné, à 90 ans, par un métier exercé depuis 65 ans.
Mabillon
Le métro ralentit. Nous descendons à Mabillon, ma station qui est aussi la sienne puisque j'habite au 6e étage, sous les toits, et lui au 4e. Il continua vers d'autres patients, d'autres séances, quelques années de pratique supplémentaires. Il n'est plus là pour raconter ce qu'elles lui ont appris.
Aujourd'hui, quand quelqu'un me demande comment ce métier s'apprend, je pense à cet homme sage. Et je me surprends à espérer une chose : avoir un jour ses années de pratique, son âge - et pouvoir dire sa phrase. Sans lassitude. Avec cette même joie de celui qui commence.
Et vous, dans votre métier - où en êtes-vous de commencer à comprendre ce que vous faites ? (et qu'est-ce que ça vous fait, l'idée de n'avoir jamais fini ?)




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