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Le corps ne ment pas. Le cerveau, si.

18 juin
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Jean-Marc est directeur général d'un groupe de gestion immobilière. Son métier, c'est le concret. Des actifs, des chiffres, des arbitrages. Des décisions qu'on justifie avec un tableur. Quand il parle, tout est clair, structuré, argumenté. C'est un homme qui sait ce qu'il pense.

En séance, à un moment, je l'arrête. Il vient de raconter une situation tendue avec un associé, et quelque chose s'est crispé dans sa voix. Alors je pose ma question.

"Qu'est-ce que vous sentez, là, à ce moment précis ?"

Il s'arrête. Il cherche. Et il me dit, avec une honnêteté désarmante :

"Franchement... je ne saurais pas vous répondre."

Cette réponse, je l'entends tout le temps. Elle ne me surprend plus. Et je crois savoir ce qu'elle cache - parce que ce n'est presque jamais ce qu'elle semble dire. Jean-Marc n'est pas en train de me dire que son corps ne produit rien. Il est en train de me dire qu'il ne sait pas le lire.

Mais pour vous expliquer cette différence - entre un corps qui se tait et un corps qu'on n'écoute pas - je dois d'abord vous parler d'une phrase que je répète depuis des années. Une phrase qu'une neuroscientifique a bien failli me faire ravaler.

"Le corps ne ment pas" - c'est ce que je dis depuis des années

Cette question, "qu'est-ce que vous sentez ?", je l'utilise systématiquement, ou presque. En coaching, en formation, dans la vie. Je la pose parce que je crois à une chose simple : le corps ne ment pas.

Le mental, lui, raconte des histoires. Il justifie, il rationalise, il enjolive, il dramatise. Il construit des récits dans lesquels nous sommes tour à tour la victime, le héros ou le coupable. Le corps, non. Le corps n'a pas d'agenda. La gorge qui se serre, les mains moites, le poids dans la poitrine, la chaleur qui monte - ça ne négocie pas. Ça ne cherche pas à bien se présenter.

J'en parlais déjà à propos d'un dirigeant qui, en séance, inspirait et bloquait sa respiration sans pouvoir expirer. Son corps disait, dans ce blocage, tout ce que ses mots ne disaient pas. Le souffle ne sait pas mentir.

Alors pendant des années, j'ai posé cette question avec une conviction tranquille. Reviens au corps. Le corps sait. Le corps dit la vérité.

Jusqu'à ce que je tombe sur quelque chose qui aurait dû me faire vaciller.

Le cerveau ne reçoit pas le monde. Il le devine.

Lisa Feldman Barrett est neuroscientifique. Ses travaux sur la construction des émotions ont retourné une idée que nous tenions tous pour acquise.

Nous croyons que notre cerveau reçoit le monde. Que les sensations montent du corps, neutres, brutes, et que le cerveau les lit comme on lit un cadran. Faux. Le cerveau ne reçoit pas passivement. Il prédit. À chaque instant, à partir de son histoire, de ses souvenirs, du contexte, il fabrique une hypothèse sur ce qui devrait se passer dans le corps - et c'est cette hypothèse que nous ressentons.

Autrement dit : ce que vous "sentez" n'est pas une lecture neutre de votre corps. C'est une construction. Une interprétation que le cerveau a montée avant même que l'information arrive.

Et là, vous voyez le problème. Si tout ce que je ressens est construit par mon cerveau, alors ma belle phrase s'effondre. "Le corps ne ment pas" ? Mais si c'est le cerveau qui décide de ce que le corps dit, alors le corps peut mentir autant qu'on veut. J'ai cru poser une question vers la vérité. J'ai peut-être passé des années à interroger un narrateur peu fiable.

Le corps dit. Le cerveau traduit.

Sauf que non. En y regardant de plus près, la science ne démolit pas le principe. Elle le précise. Et la précision est belle.

Car où se passe la construction, exactement ? Dans le cerveau. Pas dans le corps. Le corps, lui, produit. Une accélération cardiaque, une tension musculaire, une variation de température. Des données. Brutes. Sans titre, sans étiquette, sans jugement. Le corps ne dit pas "tu as peur" ou "tu es en colère" - ça, c'est déjà de l'interprétation. Le corps dit juste : voilà ce qui se passe en moi, maintenant.

C'est le cerveau qui traduit. Qui prend ces données et les nomme - peur, colère, excitation, danger. Et c'est dans cette traduction que tout peut déraper. Le cerveau peut se tromper de mot. Il peut appeler "peur" ce qui n'est qu'une excitation. "Faiblesse" ce qui est de l'émotion juste. Il peut traduire à travers le filtre d'une vieille blessure et nous faire vivre le présent avec le dictionnaire du passé.

Le corps ne ment pas parce qu'il ne sait pas mentir. Mentir suppose une intention, une interprétation, un récit. Le corps n'a rien de tout ça. Le seul organe capable de mentir, c'est celui qui interprète. Le cerveau.

Sentir n'est pas penser - et nous confondons les deux en permanence

Voilà pourquoi Jean-Marc "ne sait pas répondre".

Ce n'est pas que son corps se tait. Son corps dit, comme tous les corps. C'est que son cerveau, surentraîné à penser, n'a jamais appris à traduire la sensation. Il sait analyser un bilan, anticiper un marché, construire un argumentaire. Mais "qu'est-ce que je sens ?", il ne sait pas. Parce que sentir et penser ne sont pas la même opération - et nous passons notre vie à confondre les deux.

"Je sens que cette réunion va mal se passer." Non. Ça, c'est une pensée. Une prédiction du cerveau, déguisée en sensation. Ce que vous sentez, c'est peut-être un nœud dans le ventre. Le reste, c'est l'histoire que le cerveau a déjà écrite autour du nœud.

C'est l'une des distinctions les plus importantes du rapport à soi, et l'une des plus difficiles à installer vraiment. Faire le tri, en temps réel, entre la donnée brute du corps et le récit que le mental brode par-dessus. Entre ce qui est, et ce que j'en dis. Ce n'est pas un acquis. C'est un entraînement de toute une vie.

La sensation n'est pas une vérité. C'est une porte.

Alors à quoi bon poser la question, si ce que le corps produit doit de toute façon passer par un traducteur faillible ?

Parce que la question ne sert pas à atteindre une vérité. Elle sert à ouvrir une porte.

Peu importe, au fond, d'où vient le signal. Qu'il soit une prédiction du cerveau ou une émotion brute, il est là. Disponible. Maintenant. Et il y a quelque chose à en faire. "Qu'est-ce que vous sentez ?" ne demande pas "qu'est-ce qui est vrai en vous ?". Elle demande "qu'est-ce qui est présent, là, que vous n'écoutez pas ?". Elle ramène quelqu'un qui vit dans sa tête vers le seul endroit où le présent existe vraiment : le corps.

La sensation n'est pas la destination. C'est le seuil. La porte par laquelle on entre dans ce qui se joue maintenant, au lieu de tourner en rond dans ce que le mental rumine. Et cette porte, elle, est toujours ouverte. Même chez Jean-Marc qui ne sait pas encore la voir.

Ce jour-là, Jean-Marc n'a pas trouvé le mot. Il est reparti avec sa question, pas avec une réponse. Et c'est très bien. Parce que le travail ne consistait pas à lui faire dire la bonne chose. Il consistait à lui faire remarquer qu'il y avait, quelque part dans sa poitrine, quelque chose qui parlait - et qu'il n'écoutait pas.

Le corps ne ment pas. Il ne sait pas mentir.

Il dit.

C'est nous qui traduisons.

 
 
 

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