Le pessimiste gagne toujours. C'est bien le problème.
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Le pessimiste gagne toujours. C'est bien le problème.
Un ami proche a une spécialité : le pire des scénarios.
Quel que soit le sujet - un projet, un voyage, une décision à prendre -, il me le décrit. Systématiquement. Avec un vrai talent de détail, d'ailleurs. Et si je lui fais remarquer qu'il est pessimiste, il corrige aussitôt : ce n'est pas du pessimisme. C'est de la lucidité. De la clairvoyance, même.
Un jour, je lui ai présenté ce que j'appelle le double avantage du pessimiste.
Si ça se passe mal : il avait raison. Si ça se passe bien : ça se passe bien - mieux que prévu, cadeau.
Dans les deux cas, il gagne. Le pessimisme est le seul pari qu'on ne peut jamais perdre.
C'est d'ailleurs pour ça qu'on s'y installe si confortablement. Le pessimiste cultive la loi de Murphy comme un animal de compagnie chéri. Quelle joie de constater que la tartine tombe toujours côté confiture, que le bus part pile au moment où vous arrivez (mais juste avant), et que c'est le jour où vous sortez enfin vos tongs préférées qu'il se met à neiger.
Sauf qu'un pari qu'on ne peut pas perdre, ce n'est plus un pari.
C'est une cage.
Le pessimisme n'est pas un tempérament. C'est une stratégie.
On présente souvent l'optimisme et le pessimisme comme des traits de caractère. On naîtrait câblé rose bonbon ou câblé Murphy, et il n'y aurait qu'à faire avec.
La recherche dit autre chose. Martin Seligman, qui a passé sa carrière sur le sujet, a montré que l'optimisme et le pessimisme sont d'abord des styles explicatifs - des manières de se raconter ce qui arrive. Face au même événement, l'un se dit "c'est temporaire, c'est local, ça ne dit rien de moi" ; l'autre se dit "c'est permanent, c'est général, c'est moi". Et ces styles s'apprennent. Donc ils se désapprennent.
Ce n'est pas une bonne nouvelle confortable. Parce que si le pessimisme n'est pas un tempérament, alors ce n'est plus quelque chose que je subis.
C'est quelque chose que je fais.
Pas de culpabilité là-dedans - de la responsabilité. Personne ne choisit consciemment de voir la vie en noir, comme personne ne choisit consciemment ses réflexes de protection. Mais une fois qu'on a vu le mécanisme, on ne peut plus faire semblant de ne pas l'avoir vu.
Avoir raison est la consolation de ceux qui n'osent plus espérer.
Alors, quel est-il, ce mécanisme ?
Espérer, c'est s'exposer. Celui qui attend le meilleur prend un risque réel : celui d'être déçu, et d'avoir eu tort devant tout le monde. Celui qui prédit le pire s'est constitué une assurance émotionnelle : la déception est déjà provisionnée, l'ego est à l'abri.
Notre cerveau adore ça. Il passe ses journées à prédire - c'est littéralement son métier - et chaque catastrophe anticipée lui donne une délicieuse sensation de contrôle. Je l'avais vu venir : donc je maîtrise. Peu importe que la prédiction gâche le présent ; elle protège l'image de soi.
C'est là que la "lucidité" de mon ami mérite qu'on s'y arrête.
Parce que la vraie lucidité, par définition, voit tout : les risques ET les possibles, ce qui peut échouer ET ce qui peut réussir. Une lucidité qui ne voit que le pire n'est pas de la lucidité. C'est une myopie orientée - qui se donne des airs de sagesse.
Et le prix de cette stratégie est invisible mais énorme : à force de vouloir avoir raison, on se prive de la joie d'avoir tort. Cette joie-là - être surpris par la vie, constater que c'était mieux que prévu, se réjouir sans arrière-pensée - c'est peut-être l'une des plus belles qui existent. Le pessimiste ne la connaît jamais vraiment : quand ça se passe bien, il ne savoure pas.
Il recompte ses munitions pour la prochaine prédiction.
Il existe un troisième chemin : la confiance lucide.
Soyons clairs : l'inverse du pessimisme n'est pas l'optimisme béat.
Les lunettes rose bonbon sont une autre forme de myopie - celle qui refuse de voir le risque, qui plaque du positif sur tout, et qui s'effondre à la première vraie tempête. Tal Ben-Shahar, celui qui a fait entrer la psychologie positive dans les amphis de Harvard, le répète depuis vingt ans : la psychologie positive n'est pas la pensée positive. S'autoriser à être humain - à sentir la peur, le doute, la déception - fait partie du chemin.
Le troisième chemin, celui que j'essaie de pratiquer et de transmettre, je l'appelle la confiance lucide.
Voir le risque. Le nommer, précisément - pas le ruminer, le nommer. Préparer ce qui dépend de moi. Et pour tout le reste, ce qui ne dépend pas de moi : faire confiance à la vie, non pas parce qu'elle serait toujours clémente, mais parce que je sais que je saurai faire avec ce qu'elle apportera.
La différence tient en une phrase. Le pessimiste dit : "Ça va mal se passer." L'optimiste naïf dit : "Ça va bien se passer." La confiance lucide dit : "Quoi qu'il se passe, je saurai y faire face."
Ce n'est pas une prédiction sur le monde. C'est une confiance en soi - et elle, personne ne peut vous la retirer par un simple contretemps. Cela se pratique (c'est la "bascule" du mode automatique vers le mode adaptatif; ce muscle qui se renforce et s'assouplit plus on le travaille).
Et ça se sent, physiquement. Le pessimisme a un corps : mâchoire serrée, souffle court, épaules en garde - un organisme qui se prépare au combat en permanence, même assis dans son canapé. La confiance lucide a un corps aussi : une respiration qui descend, des épaules qui se déposent. Si vous hésitez sur votre position du moment, ne demandez pas à vos pensées.
Demandez à vos épaules.
Mon ami n'a pas changé, et ce n'est pas mon travail de le changer. Il gagne encore à tous les coups, et je l'aime aussi pour ça.
Mais la prochaine fois qu'il me décrira le pire scénario, je crois que je ne lui parlerai plus de pessimisme ni de lucidité. Je lui poserai une seule question :
"Et si ça se passe bien - tu perds quoi ?"
Et vous, dans quel domaine de votre vie préférez-vous avoir raison plutôt que d'avoir la joie d'avoir tort ?




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