Personne ne décide d'être une ordure
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Septembre 2014. Je suis au premier stage de ma vie avec Jack Waltzer - première rencontre. Il a près de 90 ans à ce moment-là, et pas loin de 70 ans d'expérience à observer, accompagner et former des comédiens. Je prépare une scène. Je dois jouer un personnage difficile - quelqu'un de méprisant, d'agressif. Ce qu'on appelle, sans chercher à arrondir les angles, une ordure.
Je l'ai préparé soigneusement. Par l'extérieur. J'avais trouvé la posture - épaules légèrement en arrière, regard de haut, une façon d'occuper l'espace comme si les autres ne méritaient pas d'y être. J'avais trouvé le ton - une légère inflexion de mépris dans chaque phrase, une agressivité retenue qui pouvait éclater à tout moment. J'avais fabriqué quelque chose de cohérent, de construit. J'étais assez content de moi.
Jack m'a regardé jouer. Puis il a dit, avec la tranquillité de quelqu'un qui a vu des milliers d'acteurs faire exactement la même erreur :
"Tu n'as pas de bonnes raisons de te comporter comme ça. Tu as juste décidé de le faire. Et ça ne tient pas."
Silence.
"Dans la vie, personne ne se dit 'je vais me comporter comme une ordure.' Tout le monde - absolument tout le monde - trouve de bonnes raisons de se comporter comme il se comporte. Quelque soit le comportement."
Ce jour-là, quelque chose s'est fissuré en moi. Et je n'ai plus jamais regardé les autres de la même façon.
"J'avais décidé. Pas vécu."
Il y a une différence fondamentale entre un comportement qu'on a décidé et un comportement qu'on a vécu.
Ce que Jack avait vu en quelques secondes - 70 ans d'expérience à observer les humains donne cet œil-là - c'est que je construisais de l'extérieur vers l'intérieur. J'avais assemblé les pièces visibles d'un être humain difficile : la posture, le ton, l'espace occupé. Mais il n'y avait personne derrière. Pas de raisons. Pas d'histoire. Pas de logique interne. Juste une décision.
Et une décision, ça sonne faux. Toujours.
Le corps le sait avant tout le reste. Un personnage joué depuis l'extérieur - même techniquement juste - ne traverse pas. Il reste à la surface. Parce que les comportements difficiles ne naissent pas d'une décision de mal faire. Ils naissent de peurs, de blessures, de logiques de survie construites sur des années, parfois depuis l'enfance. Ils naissent d'une tentative - aussi maladroite, aussi destructrice soit-elle - de gérer quelque chose qui déborde.
Personne ne se lève le matin en se disant je vais être une ordure. Tout le monde a de bonnes raisons.
Le Prince et la grenouille
Il y a quelques semaines, je lisais un article de Vincent Lenhardt - consultant, coach de dirigeants, thérapeute - publié en 2001 sur le développement personnel du dirigeant. Et c'est en le lisant que je suis tombé sur Éric Berne, fondateur de l'Analyse Transactionnelle, que Lenhardt cite pour parler du Prince.
Je dois faire un aveu. Je n'avais pas lu Berne. Pas un livre. Pas un article. Rien. J'accompagne des dirigeants depuis des années - j'aurais pu trouver mieux à dire, je vous l'accorde. Mais voilà. Je l'ai découvert par ce détour.
Et la découverte m'a donné des frissons.
Pas parce que c'était nouveau. Précisément parce que ce ne l'était pas.
Berne utilise une métaphore tirée d'un conte : Le Prince Grenouille. Nous naissons tous Princes et Princesses - avec un potentiel complet, une spontanéité naturelle, une capacité à être pleinement soi. Puis l'histoire arrive. Les expériences d'enfance, les injonctions, les blessures, les décisions qu'on prend très tôt pour se protéger construisent progressivement ce qu'il appelle la grenouille. Un système de défense. Une carapace.
Mais la grenouille n'est pas notre nature profonde. C'est notre protection.
Le Prince est toujours là, en dessous. Et le travail du thérapeute, du coach, de l'accompagnant - quel que soit le nom qu'on lui donne - c'est de voir le Prince avant que la personne le voie elle-même. Regarder l'autre au-delà de ce qu'il montre, au-delà de sa carapace, au-delà de la grenouille qu'il est devenu.
Vingt-cinq ans de pratique. Et je découvre que Berne avait nommé ce que je faisais intuitivement depuis le début. C'est peut-être ça, apprendre : réaliser qu'on avait compris quelque chose depuis longtemps, sans avoir encore les mots pour le dire.
Comprendre n'est pas excuser
Je m'attends à la question. Elle arrive toujours.
"Et les serial killers ? Et les psychopathes ? Il y a bien des gens mauvais par essence, non ?"
James Fallon est neuroscientifique à l'Université de Californie à Irvine. Spécialiste des cerveaux de psychopathes. Il était en train d'analyser des scanners cérébraux quand il a fait une découverte étrange : l'un des cerveaux présentait les caractéristiques typiques d'un psychopathe - faible activité des zones liées à l'empathie et au contrôle des impulsions.
Ce cerveau était le sien.
Il a ensuite découvert qu'il portait aussi les gènes associés à la violence. La prédisposition neurobiologique parfaite, sur le papier, pour devenir quelqu'un de dangereux.
James Fallon n'est pas devenu violent. Il est professeur, père de famille. Et quand on lui demande pourquoi, il répond : la stabilité et l'amour de son enfance ont modulé ce que sa biologie aurait pu produire. Il a écrit un livre là-dessus, The Psychopath Inside, avec une honnêteté qui force le respect.
Ce n'est jamais la biologie seule. Ce n'est jamais l'histoire seule non plus. C'est une résultante - biologique, psychologique, biographique - qui converge vers des comportements destructeurs. Ce n'est pas une nature. Ce n'est pas un choix délibéré du mal.
Et cela ne change absolument rien à la responsabilité. Les adultes sont responsables de leurs actes - pleinement, inconditionnellement. La compréhension n'est pas une absolution. Un comportement peut et doit être condamné. Mais la personne n'est pas son comportement.
Juger le comportement - oui. Réduire la personne à son comportement - c'est là que quelque chose se perd.
Ce que ce regard ouvre
Quand nous jugeons une personne - pas son comportement, la personne elle-même - nous fermons quelque chose.
Nous nous mettons en position de verdicts définitifs sur des êtres humains dont nous n'avons, au fond, aucune idée de ce qu'ils portent. Nous simplifions ce qui est complexe. Nous figeons ce qui est en mouvement. Et dans cette fixité, nous laissons peu de place à ce que cette personne pourrait devenir.
Chercher les raisons, c'est faire autre chose. C'est ouvrir un espace. L'espace où une conversation devient possible. L'espace où quelque chose peut bouger - dans la relation, dans l'accompagnement, parfois simplement dans notre propre regard sur l'autre.
Ce n'est pas de la naïveté. Ce n'est pas du déni. C'est une posture - la seule, selon moi, qui crée les conditions d'une transformation réelle.
Parce que nous ne changeons jamais ce que nous avons condamné. Nous changeons ce que nous avons compris.
Jack avait tout vu en cinq secondes
Septembre 2014, fin de ma scène. Jack me regarde - plus de 90 ans, 70 ans d'expérience à observer les humains - et me dit : "Tu n'as pas de bonnes raisons."
Il n'y avait pas de jugement dans cette phrase. Pas de morale. Juste l'observation tranquille de quelqu'un qui avait passé sa vie à chercher la vérité des gens - pas leur surface, leur vérité.
Ce qu'il m'avait dit ce jour-là, c'est que le comportement peut être une ordure. Que la personne, elle, ne l'est jamais. Qu'il y a toujours quelque chose derrière - une histoire, une peur, une logique. Et que c'est ce quelque chose qu'il faut chercher pour que le personnage - pour que la personne - soit vrai.
Je n'ai rien inventé depuis. J'ai juste essayé de ne jamais oublier ce qu'un homme de 90 ans m'a appris en une seule phrase, lors d'un après-midi de septembre, il y a onze ans.
Juger le comportement. Pas la personne.
Ce n'est pas une invitation à tout excuser. C'est une invitation à regarder autrement. Et si vous pensez en ce moment à quelqu'un dans votre vie dont le comportement vous a blessé, peut-être que la question n'est pas qui est vraiment cette personne ? Mais : qu'est-ce qui l'a amenée là ?




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