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Pourquoi un animal ne vous active pas (et votre collègue de bureau, si)

4 juin
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Il y a quelques années, j'ai vécu un moment étrange dans un manège lors d'une formation où le cheval est utilisé comme facilitateur de lâcher prise émotionnel.

Pour ceux qui ne connaissent pas l'équicoaching, il s'agit donc d'interagir avec un cheval et d'établir une relation avec lui. Dans le cadre de HorseFeeling, nous utilisons des licols éthologiques (pas de cheval en liberté) et il y a un cheval pour 4 participants. Et un instructeur par cheval. Aucun risque. Rien n'est laissé au hasard.

La jument, en l'occurrence, faisait 600 kilos.

L'exercice était de le faire avancer vers un point précis. Stéphane, un des participants managers, a commencé par essayer de la convaincre. Puis de la pousser. Puis de ruser. Rien. La jument ne bougeait pas. Elle le regardait avec ce calme un peu agaçant des êtres qui n'ont aucune opinion sur vous. Et qui ne sont pas émus non plus.

Et c'est exactement ça qui est intéressant.

Le cheval se moque de votre carte de visite

Un cheval est un animal-proie. Il a survécu des millions d'années en développant un radar émotionnel d'une précision redoutable. Il capte votre rythme cardiaque, votre tension musculaire, votre respiration - pas vos mots, pas votre titre, pas votre assurance de façade.

Quand Stéphane est entré dans cet enclos en jouant au type qui gère, la jument a fait la seule chose qu'un cheval fait quand il sent de l'incongruence : elle est restée immobile. Message reçu.

Ce qu'il a dû faire pour qu'elle bouge ? Exactement l'inverse de ce qu'il pensait. Il a respiré. Il a relâché les épaules. Il a arrêté de vouloir quelque chose d'elle, mais il a clarifié son intention et son langage corporel.

La jument a alors avancé, tranquillement.

L'ego n'a personne à qui parler

Pourquoi nous sentons-nous souvent plus nous-mêmes avec un animal qu'avec certains humains ?

La réponse tient en un mot : l'ego.

Face à un humain, notre ego est en alerte permanente. Il scanne. Est-ce que je suis jugé ? Est-ce que je suis à la hauteur ? Est-ce que l'autre a une intention cachée ? Et notre cerveau, pour se protéger, projette. Nous attribuons à l'autre des pensées, des intentions, des jugements - qui souvent nous appartiennent plus qu'à lui.

Jung appelait ça l'Ombre : les parties de nous que nous refusons de voir, nous les voyons chez l'autre. "Il est arrogant", disons-nous, quand en réalité c'est notre propre sentiment d'insuffisance qui parle.

Face à un animal, ce mécanisme est court-circuité. L'animal n'a pas d'ego. Il n'a pas de Persona - ce masque social que nous portons tous. Et quand il n'y a pas de masque en face, le nôtre n'a personne à qui parler.

Résultat : nous le retirons.

Être aimé ou être soi

Gabor Maté, médecin et spécialiste du trauma, décrit un mécanisme qui m'a bouleversé.

Très tôt dans la vie, l'enfant apprend - sans que personne ne le lui dise explicitement - qu'il doit choisir. Être aimé, ou être lui-même. Parce que quand il est pleinement lui-même, vibrant, bruyant, intense, il risque de perdre l'attachement avec ses parents. Alors il s'adapte. Il se modère. Il construit ce que Winnicott appelle un "Faux Self" - une version acceptable de lui-même.

Et pour le reste de sa vie, il aura peur d'être vraiment lui-même dans ses relations.

Nathalie est directrice dans un grand groupe. Elle est hypersensible. Elle le sait. Et elle en a "marre de ses émotions". Un ancien manager lui a dit un jour : "Oh putain, t'es compliquée !" Cette phrase s'est gravée. La croyance qui en découle est devenue un mur : les émotions n'ont pas leur place en entreprise.

Alors Nathalie oscille. Entre la tornade - tout sort sans filtre - et le robot - suppression totale. Jamais l'émotion assumée. Jamais la voie du milieu (qui nécessite une grande acceptation des émotions... et qui se cultive).

Avec un animal, ce choix n'existe pas.

Personne n'a jamais eu à choisir entre être aimé par son chien et être soi-même. C'est la même chose. L'animal ne pose pas de condition. Il ne demande ni conformité, ni performance, ni cohérence avec ce que nous étions hier. Il ne vous dira jamais que vous êtes "compliquée".

C'est pour cela que la relation à l'animal est vécue comme réparatrice. Pas parce qu'elle est "simple". Mais parce qu'elle est complète.

Le miroir puissant

Ce qui rend le cheval si puissant en coaching, c'est qu'il ne ment pas. Il ne flatte pas, ne manipule pas, ne cherche pas à plaire.

Si vous êtes tendu, il se méfie voire il recule. Si vous êtes congruent, il s'approche. Pas de délai, pas de politesse, pas de mensonge social. Le feedback est immédiat et non négociable.

Stephen Porges, créateur de la théorie polyvagale, explique pourquoi. Notre système nerveux autonome détecte en permanence des "indices de sécurité" chez l'autre - ce qu'il appelle la neuroception. Avec un humain, ces signaux sont souvent contradictoires : les mots disent une chose, le corps dit autre chose. Notre système nerveux ne sait pas à quoi se fier. Il bascule en mode défense.

Avec un animal, les signaux sont clairs. Pas d'ambiguïté. Notre système nerveux le capte et se relâche. Ce n'est pas une métaphore : c'est de la neurophysiologie. Dix minutes de contact avec un animal suffisent à faire chuter le cortisol de manière mesurable. Et avec le cheval, on observe même une forme de cohérence cardiaque : quand le contact est calme, notre rythme cardiaque tend à se synchroniser sur le sien.

La boucle infernale

La relation humaine a quelque chose que la relation animale n'a pas : l'escalade.

Mon ego projette sur vous. Vous percevez une menace. Votre ego projette sur moi. Je me défends. Vous vous défendez. Escalade.

Avec un animal, il n'y a pas de projection retour. L'animal réagit à ce que je suis, pas à ce qu'il imagine que je pense de lui. Pas de boucle. Pas d'escalade.

C'est confortable.

Mais c'est aussi la limite.

Le confort n'est pas le chemin

Parce que voilà ce que la relation à l'animal ne peut pas nous offrir : la confrontation.

La relation humaine est inconfortable précisément parce qu'elle nous renvoie à nous-mêmes. L'autre est un miroir, et ce miroir n'est pas toujours flatteur. C'est inconfortable. Et c'est exactement ce qui fait grandir.

La relation à l'animal nous montre ce que la relation humaine pourrait être. Ce n'est pas qu'elle est "meilleure". C'est qu'elle est non confrontante (sauf à avoir un "objectif collaboratif" clair, comme dans le cas de l'équicoaching justement).

La vraie question n'est donc pas : comment retrouver avec les humains la douceur que je vis avec mon animal ?

La vraie question est : et si je pouvais vivre avec un humain cette qualité de présence que je vis avec mon chien - tout en acceptant que la confrontation fait partie du jeu ?

La jument et Stéphane

Ce jour-là dans le manège, quand la jument a avancé, Stéphane n'avait rien fait de spectaculaire. Il avait juste arrêté de performer. Il avait arrêté de vouloir impressionner un cheval de 600 kilos - ce qui, avec le recul, était déjà assez absurde.

Il avait fait la seule chose qui fonctionne, avec un cheval comme avec un humain : il avait été là. Sans masque, sans stratégie, sans attente.

Le travail n'est pas sur l'autre. Il n'a jamais été sur l'autre.

Il est sur notre propre ego.

Et la bonne nouvelle, c'est que ce travail-là ne nécessite pas de manège. Il nécessite juste un peu d'honnêteté avec soi-même.

La jument le savait avant lui.

 
 
 

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