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Un CV vaut-il mieux qu'une stratégie de visibilité ?

11 juin
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Mon ami pense que mon CV vaut mieux que ma stratégie de visibilité. Il a raison. Et il a tort.

L'autre jour, un ami me lâche cette phrase, comme seuls les amis savent le faire :

« Tu appliques des méthodes. Mais tu as ton intelligence pour toi, et un CV qui en dit beaucoup plus, beaucoup plus puissant qu'une simple stratégie sur les réseaux. »

Ça m'a travaillé plusieurs jours. Pas parce que c'était faux. Même si ce n'était pas entièrement vrai non plus. Mais parce que ça touchait tout de même juste, là où je n'aime pas trop regarder.

Le cacher, ce serait déjà la première manipulation.

Alors voici, honnêtement, ce que je fais ici chaque semaine.

Oui, ma présence sur ce réseau a une visée commerciale. Je ne tiens pas un journal intime. Je m'expose, sur un réseau professionnel, pour qu'on me voie - pour que des gens qui ne me connaissent pas découvrent ce que je sais faire, et aient peut-être envie de travailler avec moi.

Le dire franchement, c'est déjà refuser la première manipulation : celle qui consiste à faire passer une intention commerciale pour un pur élan généreux. Que ceux qui ne partagent pas cette intention se dévoilent : ils sont sans doute salariés et pas entrepreneurs. Et il n'y a aucun problème avec ça.

Et la question de mon ami devient redoutable. Ingénieur devenu comédien, puis photographe de portraits, puis coach et formateur - si cette matière-là est vraiment ma valeur, pourquoi me donner tant de mal à la rendre visible ? Pourquoi ne pas laisser le CV parler tout seul ?

Parce que le monde a changé. Être visible est indispensable et pourtant la noyade n'est parfois qu'à une brassée de posts.

Le contenu ne vaut presque plus rien. L'attention, si.

Le contenu ne vaut presque plus rien. L'intelligence artificielle a rendu sa production quasi gratuite. N'importe qui génère, en trente secondes, un post « inspirant », une liste de conseils, une réflexion impeccablement tournée. Le fil déborde.

Le mécanisme, lui, était posé depuis longtemps. Dès 1971, l'économiste Herbert Simon prévenait : « une abondance d'information crée une pauvreté de l'attention. » Aujourd'hui, la ressource rare, ce n'est plus le contenu. C'est l'attention. Et vous savez tout aussi bien que moi que c'est là-dessus que sont construits les réseaux sociaux : le marché de l'attention.

L'IA n'invente rien - elle amplifie ce qui est déjà là.

Et beaucoup se trompent de levier. « L'IA va me rendre plus visible. » C'est vrai. Mais l'IA n'invente rien : elle amplifie ce qui est déjà là. Donnez-lui de la précision, elle amplifie votre précision. Donnez-lui du flou, elle amplifie votre flou. Et si vous n'avez rien à dire, elle amplifie magnifiquement... votre rien.

Le fil est plein de rien amplifié.

Je le sais parce que j'ai failli en ajouter. Un soir, j'avais préparé un post bien calibré, taillé pour « performer ». Juste avant de publier, un petit malaise : ce n'était pas faux, mais ce n'était pas vraiment moi. Je l'ai supprimé. Pas par vertu - parce que je le sentais creux. Et un truc creux finit toujours par se voir.

Pendant que tout le monde produit plus, le lecteur, lui, trie.

Car pendant que tout le monde produit plus, le lecteur, lui, fait l'inverse : il trie. Le neuroscientifique Albert Moukheiber - dont je suis assez fan, je dois le reconnaître - le rappelle : notre cerveau fonctionne par approximation. Il ne peut pas tout traiter, alors il filtre, en permanence. (Lisez "Votre cerveau vous joue des tours" sur les biais cognitifs)

Et j'y ajoute une intuition, la mienne. À chaque ligne qu'il lit, une part de nous pose une question silencieuse : « est-ce qu'on m'apporte quelque chose - ou est-ce qu'on essaie de me vendre quelque chose ? » Les chercheurs ont un nom pour ça : notre « savoir de persuasion ». Plus on est exposé aux tentatives de nous convaincre, plus on apprend à les repérer.

Ce radar n'est pas infaillible - on se fait avoir tous les jours, sinon la publicité n'existerait pas. Mais il s'aiguise. Et sur la durée, il finit par sentir le vide : la phrase creuse déguisée en sagesse, le « conseil » qui n'est qu'un hameçon, l'émotion fabriquée pour l'engagement. On peut tromper un algorithme un moment. On ne trompe pas longtemps quelqu'un qui revient vous lire chaque semaine.

Tant qu'on pose pour l'algorithme, ça se voit.

Je l'ai compris ailleurs, en dehors de LinkedIn. Quand je photographie quelqu'un, mon travail ne consiste pas à le rendre beau (et cela rentre parfois en conflit avec les attentes des gens que je photographie, qui sont en grande partie des artistes). Il consiste à attendre et à attraper au vol - ce moment où la personne arrête de poser. Où une partie du masque tombe. C'est là, et seulement là, que la photo devient vraie. Et que les gens, devant l'image, sont touchés sans savoir pourquoi. Et que les proches disent "cette photo, c'est vraiment toi !"

Publier, c'est pareil. Tant qu'on pose pour l'algorithme, ça se voit. C'est quand on arrête de poser que ça commence à compter.

Ma substance n'est pas l'ennemie de ma visibilité. Elle la rend crédible.

Alors mon ami avait raison. Mais autrement qu'il ne le croyait.

Il opposait deux choses : ma substance d'un côté (ce que je suis et le sujet que je traite, et donc principalement celui de "la relation" qui profondément me questionne, me met à l'épreuve et me passionne au quotidien), ma stratégie de visibilité de l'autre. Comme s'il fallait choisir. C'est l'inverse.

Ma substance n'est pas l'ennemie de ma visibilité : c'est la seule chose qui la rend crédible. Sans elle, je ne serais qu'un bel emballage autour d'un vide - et le radar du lecteur le verrait en trois secondes.

Le coach Vincent Lenhardt appelle ça la sécurité ontologique : cette solidité tranquille de celui qui sait assez qui il est pour ne plus dépendre du regard des autres. "C'est de là, dit-il, que vient la vraie autorité." Pas de ce qu'on montre. De ce qui nous tient debout quand personne ne regarde.

En suis-je tout à fait là ? Pas sûr, mais je trouve l'idée noble et inspirante, tout en continuant de nourrir mon doute sur des sujets qui sont si complexes.

Je m'expose donc pour qu'on me voie. Et c'est précisément parce que je l'assume que je pense pouvoir être cru. Je n'ai pas à choisir entre me rendre visible et rester honnête : c'est mon honnêteté qui fait tenir ma visibilité debout.

Je ne me demande plus si je « fais de la com ». La réponse est oui, et je ne m'en défendrai pas.

Avant de publier, je me pose désormais une autre question - une seule. Je vous la laisse, elle vaut pour vous autant que pour moi :

« Est-ce que je dirais ça à quelqu'un, les yeux dans les yeux ? »

Si oui, je publie. Si non, c'est que j'allais juste amplifier du vide.

Merci, mon cher ami. Tu avais raison. En partie. Et surtout autrement que tu ne le croyais. Mais cet échange m'aura permis d'assumer cette "stratégie de visibilté", parce que je crois profondément dans ce que je vous partage.

Sur ce, chers co-stratèges, je vous rends l'antenne !

 
 
 

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