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Pulsion et capacité d'inhibition acquise

2 juil.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Un enfant, un marshmallow, et une leçon qu'on a mal apprise

Une petite fille de quatre ans est assise seule dans une pièce. Devant elle, sur une table, un marshmallow. Une consigne simple : si elle attend que l'adulte revienne sans le manger, elle en aura deux.

L'adulte sort. La porte se ferme.

Elle fixe le marshmallow. Elle se tortille sur sa chaise. Elle pousse l'assiette un peu plus loin. Elle se cache les yeux, se parle tout bas, se met à chantonner. Tout ce qu'elle peut inventer pour ne pas tendre la main.

Quinze minutes. Certains enfants craquent. D'autres tiennent.

Cette scène, c'est le test du marshmallow. Walter Mischel l'a menée à Stanford au début des années 1970. Et des années plus tard, en retrouvant ces enfants devenus adolescents, son équipe a observé une corrélation troublante : ceux qui avaient su attendre réussissaient mieux à l'école, encaissaient mieux la frustration, semblaient plus à l'aise dans leur vie.

De là est née une idée qui a fait le tour du monde. Une idée tellement séduisante qu'on l'a transformée en morale.

On en a tiré la pire des conclusions

La leçon populaire tient en une phrase : la volonté serait le moteur de la réussite. Sachez résister à la tentation immédiate, et l'avenir vous appartient.

C'est rassurant. Et c'est un peu violent.

Parce que si la réussite est affaire de volonté, alors celui qui échoue n'a, au fond, qu'à s'en prendre à lui-même. Il a manqué de discipline. Il n'a pas su se tenir. On le retrouve partout, ce raisonnement : à l'école, en entreprise, dans la manière dont on parle des gens qui "ne s'accrochent pas".

L'enfant qui craque devient le coupable de son propre marshmallow.

Sauf que cette lecture s'est effondrée. Et c'est la science elle-même qui l'a démontée.

En 2018, on a refait l'expérience

Une équipe de chercheurs a repris le test, mais cette fois sur un échantillon beaucoup plus large et beaucoup plus varié socialement. Et là, surprise : le lien entre l'attente et la réussite future fond presque entièrement dès qu'on tient compte d'une seule variable.

Le milieu de l'enfant. Sa stabilité. La fiabilité de son environnement.

Autrement dit : ce n'est pas la volonté de l'enfant qui prédisait sa réussite. C'était la sécurité du monde dans lequel il grandissait.

Et quand on y réfléchit, c'est limpide. Un enfant qui a appris que les adultes tiennent leurs promesses, que le frigo est plein, que ce qui est annoncé arrive vraiment, peut se permettre d'attendre. Attendre est un pari raisonnable. Le monde, jusqu'ici, a tenu parole.

Un enfant dont l'environnement est imprévisible fait, lui, un calcul tout aussi intelligent : prendre ce qui est là, maintenant. Parce que le deuxième marshmallow, dans son expérience, ne vient pas toujours.

Attendre n'est pas une vertu. C'est un pari sur la fiabilité du monde.

Inhiber une pulsion, ça ne se décrète pas - ça se construit

C'est ici que la neuroscience rejoint l'histoire de cette petite fille.

La capacité à mettre un délai entre une pulsion et un geste - à sentir l'envie monter sans lui obéir aussitôt - n'est pas un trait de caractère qu'on aurait ou qu'on n'aurait pas. C'est une fonction du cerveau, logée pour l'essentiel dans le cortex préfrontal. La partie de nous qui sait dire : "attends, respire, regarde avant d'agir."

Et cette partie-là ne pousse pas toute seule. Boris Cyrulnik le rappelle avec une justesse rare : quand on parle à un enfant, qu'on joue avec lui, qu'on le sécurise, on ne fait pas que le rassurer - on sculpte littéralement son cerveau. On nourrit le développement de ses lobes préfrontaux. À l'inverse, la carence affective, l'isolement, l'insécurité prolongée abîment cette maturation.

Inhiber une pulsion n'est donc pas un muscle moral qu'on serrerait à la force du poignet. C'est une capacité neurologique qui grandit dans la relation. Dans la sécurité affective.

On ne demande pas à un enfant carencé d'avoir plus de volonté. On lui offre d'abord ce qui lui a manqué pour la construire.

Pourquoi cela change tout, jusque dans vos réunions

Vous allez me dire : très bien pour les enfants. Mais nous parlons d'adultes, de collaborateurs, de dirigeants.

Justement. Ce mécanisme ne s'éteint pas en grandissant.

Placez une équipe dans un climat d'insécurité - une réorganisation brutale, un management par la peur, des règles qui changent sans prévenir - et vous verrez le même phénomène. Sous la menace, le cortex préfrontal se met en retrait. Les gens ne réfléchissent plus, ils réagissent. Repli, conflits, décisions impulsives, susceptibilité à fleur de peau.

On dit alors que l'équipe "manque de maturité" ou "ne sait pas se remettre en question". C'est exactement la même erreur de lecture que pour le marshmallow.

Ce n'est pas un manque de volonté. C'est l'absence des conditions qui rendent la régulation possible.

Personne ne peut inhiber sereinement une réaction dans un environnement où il ne se sent pas en sécurité. Ni un enfant, ni un cadre dirigeant.

Le travail d'un leader, d'un parent, d'un accompagnant, n'est donc pas d'exiger du sang-froid. C'est de créer le climat où le sang-froid devient possible. L'appartenance, la reconnaissance, la sécurité. D'abord ces piliers. La régulation vient ensuite. Dans cet ordre, jamais l'inverse.

Revenons à la petite fille

Elle est toujours là, devant son marshmallow, à se cacher les yeux.

Pendant cinquante ans, on a regardé cet enfant en se demandant : a-t-elle assez de volonté ?

La vraie question était ailleurs. Qu'est-ce que son monde lui a appris sur le fait d'attendre ? À qui a-t-elle pu faire confiance ? Quelle sécurité a-t-elle eue pour construire, neurone après neurone, cette capacité à tenir ?

Le regard qu'on pose sur elle décide de tout ce qui suit. Coupable d'un côté. En train de faire de son mieux avec ce qu'on lui a donné, de l'autre.

Et vous, la prochaine fois que quelqu'un autour de vous "manque de volonté" - un enfant, un collègue, vous-même - et si vous regardiez d'abord la sécurité que son environnement lui offre ? (à commencer, parfois, par celle que vous êtes en train de créer)

 
 
 

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